Mois : mars 2016

Pour une école buissonnière

Lorsque j’ai découvert le livre « Pour une éducation buissonnière » de Louis Espinassous, j’étais en deuxième année de thèse en écologie. J’étudiais la flore des bords de rivière, en forêt. Etonnamment, ça n’avait pas été si simple de trouver un sujet de thèse qui me permette d’être dehors. Car aujourd’hui, même pour étudier l’écologie – c’est-à-dire la nature, les êtres vivants, les écosystèmes – ça se passe très souvent à l’intérieur ! Analyses génétiques en laboratoire, modèles informatiques, statistiques mathématiques… Même sans statistiques à l’appui justement, je parierais que le temps passé dehors se réduit de plus en plus, pour les écologues comme pour les autres (tiens, voilà qui serait intéressant à étudier…). Au mieux, on a la chance d’avoir des placettes expérimentales sur le terrain, qu’on va visiter plus ou moins régulièrement. Allez, une campagne printanière, puis une estivale, pour aller mesurer le pH du sol, la biomasse végétale, la luminosité, la pente, la hauteur des arbres, que sais-je… Quand on a des dizaines voire des centaines de placettes à étudier, on ne s’y attarde pas : aller sur le terrain coûte cher. Alors on enchaîne les relevés pendant quelques journées bien remplies, prenant quand même le temps, certains midi, de s’arrêter pour manger dans la nature. Instants précieux où le temps peut enfin ralentir, où le murmure du ruisseau et le chant des oiseaux peuvent pénétrer nos oreilles qui s’ouvrent alors. Quelques savoureuses minutes dans la nature, avant de repartir en inventaire.

J’ai eu la chance de pouvoir m’immerger en forêt des journées entières, des semaines durant, pendant ma première année de thèse. De suivre, de l’hiver à l’été, le rythme de la nature, la voyant changer chaque semaine, paisiblement mais inexorablement. Cette immersion, il faut la vivre je crois – et la vivre en toute humilité – pour pouvoir ne serait-ce que prétendre essayer de comprendre le fonctionnement des écosystèmes. Car la compréhension ne passe pas que par l’intellect : elle nécessite le corps, ses affects, ses émotions, ses mouvements, ses sens. Qui, mieux que le ruisseau lui-même, me parlera de lui ? De son eau gelée en hiver, vive au printemps, rare en été ? Des nivéoles qui poussent dans ce méandre et nulle part ailleurs ? De cette cigogne noire qui vient s’abreuver là ? Des ronces qui courent partout et recouvrent tout, quand les coupes rases ont fait leurs œuvres, des genoux qu’on apprend vite à lever bien haut si on ne veut pas que les ronces attrapent nos chevilles au lasso ? De cette lumière rose orangée de fin de journée qui baigne cette zone humide où les pieds s’enfoncent en faisant « sploutch » ? Mais aussi, qui me parlera des hommes qui travaillent dans cette forêt ? Quand croiserais-je ce garde forestier, ce bûcheron et son fils, dont la femme et mère s’est fait brûler la cuisse par un tronc malencontreusement tombé trop près ? Qui me racontera ce quotidien, mais aussi l’énervement devant ces « cols blancs » tout juste sortis d’école d’ingénieurs, les mains blanches et lisses, l’air hautain, qui viennent donner des leçons à ceux qui vivent la forêt tous les jours depuis trente ans ?

La vie se passe dehors, depuis des temps immémoriaux. Sans aller jusqu’en forêt, même dans les villages, c’est dehors que se faisait la socialisation : dans les rues, sur les places, aux étals des marchands, en terrasses ou au marché de plein air. Dehors que le garde-champêtre venait crier ses avis et qu’on dansait au bal place de la mairie. Dehors les assemblées populaires, les manifestations, le bouillonnement politique. Dehors les enfants qui jouaient au ricochet ou à cache-cache, qui grimpaient aux arbres. Dehors les jeunes gens qui sympathisaient dans les meules de foin. Dehors les rencontres, l’aventure, mais aussi le quotidien.

« Vous ne parviendrez jamais à faire des sages si vous ne faites pas aussi des polissons. » Jean-Jacques Rousseau

Mais aujourd’hui, c’est dedans que nous passons l’essentiel de notre temps. Et nous privons de plus en plus nos enfants de ce dehors : notre éducation est devenue « hors-sol ». On se plaint des élevages de poulets en batterie, mais dites-moi donc à quoi ressemble un collège ou un lycée ? Que peut-on comprendre de la vie, enfermé 8 heures par jour entre quatre murs, entouré uniquement d’un groupe limité d’enfants ou de jeunes de son âge, avec un adulte qui change toutes les deux heures et nous raconte, le plus souvent, un savoir froid pour lequel nous n’avons a priori pas d’intérêt particulier, n’en voyant pas le sens ? Comment se fait-il qu’on veuille préparer à la vie, au monde réel, en coupant nos jeunes de tout ce qui en fait la saveur, en les en extrayant ? Sous prétexte de sécurité, d’hygiène, de normes, de mythique « risque zéro », la vie est désormais à consommer sous sachet lyophilisé, assis sous la lumière des néons. Et l’on voudrait qu’ils sortent de là, autonomes, indépendants, responsables et enthousiastes ? Est-ce que ce monde est sérieux, comme dirait le poète ?…

« Les enfants trop protégés, exclus du monde, ne meurent pas, ils se fanent. On prend une fleur dans le jardin ou dans le terrain vague, un peu rude, un peu fruste mais pleine de sève, et on la protège, dedans, dans un joli vase, à l’abri des agressions extérieures. Et la fleur lentement se fane, s’étiole, sans bruit. Doucement sa tige faiblit, se replie, se recroqueville et s’épand à terre, flasque et brunâtre. Les enfants parfois se fanent avec résignation, s’acheminent sagement vers une vie discrète, grise et fanée. Le sourire s’est éteint sur leur visage. Parfois aussi, ils choisissent plutôt de tout casser dans et autour de leur cage… et de mettre le feu. Dans la révolte et le désespoir, ils refusent le monde plat et fade que semble devenir leur vie » raconte Louis Espinassous dans « Pour une éducation buissonnière ».

Et dans un autre de ses ouvrages, « Besoin de nature », il prend l’exemple du TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité), traité par psychotrope chez 8 millions d’enfants états-uniens : « j’affirme que tous les enfants ont un immense besoin de faire fonctionner tout leur être psychocorporel, de faire fonctionner leurs muscles, leur charpente osseuse, leur sens, de grandir et d’apprendre avec leur corps, de jouer, de faire, de marcher dans la nature. J’affirme qu’entraver les enfants dans leur corps et considérer que « remuer les mains et les pieds, se lever, courir, grimper partout, avoir du mal à se tenir tranquille, agir comme si l’on était monté sur ressort » sont des troubles mentaux, est monstrueux. Arrêtons d’enfermer et d’entraver les enfants dans leur corps et leur sens, libérons-les. »

Quels êtres humains voulons-nous ? Des suiveurs de consignes qui ne connaissent de la vie que ce qu’on a bien voulu leur laisser entrevoir par médiateur interposé (parent, prof, « celui qui sait ») ? Dociles, obéissants, craintifs ? Suivant sagement les rails, incapables de connaître leurs véritables besoins, coupés de leur enthousiasme et de leurs passions ? Au nom de quoi ferions-nous cela ? « Pour leur bien », vraiment ?

Je suis persuadée que c’est d’une école buissonnière dont nous avons besoin. Une école qui nous permette de prendre la clé des champs, d’aller vers les autres, d’évoluer librement dans notre environnement, là où nous portent nos élans. Une école qui ne nous demande pas d’être autre chose que nous-mêmes, sans jugement ni compétition. Qui nous laisse explorer, faire des choix, des erreurs, arrêter, recommencer, persévérer dans ce qui nous rend joyeux. Libre de découvrir pleinement, à notre rythme, avec tout notre être, les mondes physiques, sensibles, poétiques, imaginaires, conviviaux, qui constituent la vie. D’y être pleinement immergé, dès la petite enfance, afin de, petit à petit, en confiance, consolider son être au monde dans la présence à soi, aux autres et à son environnement.

Emmanuelle

Enfant_fleur