Mois : février 2016

Se mettre en marche

Ces derniers temps je (Emmanuelle) reçois des sollicitations de la part de personnes qui ont envie de se lancer dans un projet de création d’école, mais qui ont des doutes, des craintes. Elles viennent me demander des conseils, à moi dont l’école n’existe même pas encore. Les mots que j’aurais à leur dire, à vous dire, ont déjà été exprimés avant moi d’une superbe manière, alors je laisse la parole à la grande Christiane Singer :

Notre existence durant, nous cultivons l’espoir de rencontrer à l’extérieur de nous cette perfection dont nous rêvons. Une idéologie ! Une école ! Un maître ! Mais il arrive que ces modèles déçoivent. Tel ou tel détail dégrise. Telle « révélation » sur une personne admirée fait mal. Pourtant l’espoir indéracinable persévère : la perfection dont je rêve se trouve déjà réalisée quelque part, immuable… en dehors de moi !

Sans cesse avec au cœur cette attente lancinante, je titube d’une déception à l’autre. Jusqu’à ce qu’un cri me soit arraché : « Ce monde de lumière dont j’ai rêvé n’est-il donc nulle part ? Partout j’ai cherché ces compagnons de route, ces êtres de lumière, je n’ai trouvé plus ou moins que des névrosés semblables à moi… Où est cet être debout ? Où sont-ils ? A quels signes les reconnaitrai-je ? » Si je décris dans mon cœur l’un après l’autre ces signes infaillibles, voilà que je commence d’esquisser une réalité, de consteller un champ. Et soudain la voix à mon oreille :

« Et qu’attends-tu pour le devenir Celui que tu attends ? »

Silence des galaxies… Et voilà que tout devient en moi silence. La folie du défi me rend muet. « Les gens me disent d’être sage mais Toi, Tu me dis d’être fou ! » (prière de Charles de Foucauld). L’impossibilité de la tâche est évidente… Là se produit une rupture, ce glissement vers un autre stade, vers l’impossible, l’impensable, l’insensé !

Je dois me mettre en marche, tout tenter, créer le lieu qui n’existe pas. Où que je sois en cet instant, le lieu devient makom* et non pas « non-lieu ». Partout où l’homme rencontre l’impensable, l’inconcevable, l’inimaginable, la foudre frappe, quelque chose commence. C’est le début d’une histoire d’amour, c’est à dire d’une histoire de fou.

Je dois me mettre en marche, sachant que comme tous ceux qui m’ont précédée, je n’arriverai nulle part, que comme tous ceux qui sont partis avant moi, j’échouerai, que je vais vers ma défaite certaine et que pourtant – silence des galaxies – tout cela n’est pas le moins du monde triste. Personne n’exige de moi que je réussisse, mais seulement que je franchisse un pas en direction de la lumière. L’important n’est pas que je porte le flambeau jusqu’au bout, mais que je ne le laisse pas s’éteindre.

* terme hébraïque – lieu de rencontre entre l’homme et Dieu

– Christiane Singer
Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?

Christiane_Singer

Soirée de présentation à Millau

Petit rappel : jeudi 18 février à 20h au Bar’bouille (Millau) je présenterai le projet de l’École joyeuse !

Une école démocratique pour tous les âges (primaire, collège, lycée…) libérée des classes, des programmes et des emplois du temps. Cette école s’inscrit dans la lignée de la quarantaine d’écoles Sudbury qui existent dans le monde depuis 1969, dont l’École Dynamique à Paris.

L’École Joyeuse s’inspire du fonctionnement des systèmes vivants et vise à réconcilier l’humain avec lui-même, avec les autres et avec la nature.

Au plaisir de vous rencontrer et d’échanger 🙂

Venez nombreux et amenez votre famille, vos amis, vos voisins, vos collègues…

L’éducation démocratique est fille de l’éducation populaire (suite)

Je crains de ne pas avoir réussi à exprimer tout ce que je voulais dire dans mon précédent article, long et abstrait, peut-être peu compréhensible. J’ai eu des difficultés à exposer clairement ma réflexion et j’ai préféré vous livrer de longues citations d’autres personnes. Tout en espérant que vous tireriez d’entre les lignes la moelle de mon propos…
Je tente donc ici un nouvel essai.

Quand je dis que l’éducation démocratique est fille de l’éducation populaire, c’est que les deux reposent sur des valeurs communes, visant l’émancipation de la personne humaine.
Pour l’éducation populaire, « personne » se conjugue souvent au pluriel et désigne bien volontiers le peuple. Il s’agit d’une éducation « par et pour le peuple », mais dans laquelle on fait généralement appel à des éducateurs (qu’ils soient savants, artistes…). Des éducateurs, donc, mais au plus près du peuple, voire mieux, émanant directement de lui. Car enfin, dans l’éducation populaire, le peuple est vu, reconnu, comme étant lui-même producteur de pensée, de paroles, créateur, transformateur. Persiste néanmoins bien souvent cette idée du rôle de l’éducateur, visant à accompagner le peuple en lui apprenant les outils nécessaires à son émancipation.

De mon point de vue, l’éducation démocratique fait un pas supplémentaire. Le pas de la confiance. Non, il n’y a pas besoin de guider la personne vers telle ou telle doctrine, aussi noble et louable soit-elle. La seule chose que nous avons à offrir, c’est du temps et de l’espace pour que la personne soit libre de choisir elle-même son chemin, ses buts, sa vie. Voilà une idée vertigineuse. Voilà le risque immense. Quel bouclier, quel rempart, contre le vice, contre le mal ? Comment nous assurer que le chemin emprunté sera le bon ? Quelle certitude avons-nous ?

La réponse est à la mesure du doute : aucune. Aucune certitude. Notre seul espoir : la confiance en la vie, en l’être humain. Folie ? Peut-être, mais à quoi nous a conduit la méfiance ? Quels adultes deviennent les enfants que l’on a détournés de leur nature profonde, pour les mener de force où ils ne voulaient pas ? Quel monde construisent des êtres forcés – à coup de bâtons encore dans tant d’endroits du monde – de suivre des idées dont ils ne comprennent pas le sens ?

Les cinquante années d’existence de l’éducation démocratique dans le monde, les études qui se multiplient sur l’altruisme et la nature humaine, nous le confirment chaque jour un peu plus : cette confiance est fondée. Car ce n’est pas la liberté qui pervertit l’être humain, mais la violence de la coercition. La tâche est de taille : il s’agit de nous réconcilier peu à peu avec nos peurs, pour laisser vivre la confiance. Alors petit à petit on se recentre, on s’aligne, on devient juste avec nous-mêmes et avec les autres. Chemin d’émerveillement sans fin…

Emmanuelle