L’éducation démocratique est fille de l’éducation populaire

Il m’est rapidement apparu que l’éducation démocratique avait des racines communes avec l’éducation à l’environnement, appréhendée comme une éducation PAR l’environnement, qui associe « les principes fondamentaux de l’humanisme et de l’écologie » (extrait de la Charte du Réseau Ecole et Nature). Dans l’éducation par l’environnement, l’enjeu est de « réinsérer les êtres humains dans ce vaste écosystème qu’est la terre ; une insertion sociale, économique, politique, technologique, mais aussi une implication affective, symbolique, sensible… les unes ne pouvant se passer des autres ». Le but étant qu’émerge un être humain « respectueux de la vie et des hommes, citoyen responsable, capable de décider » (Dominique Cottereau). L’être humain se construit et apprend en évoluant dans son environnement, ce mot étant entendu au sens large et pas seulement en tant qu’environnement « naturel ». Les autres êtres humains, dans toute leur diversité, font indiscutablement partie de cet environnement.

Le concept d’apprentissages autonomes repose sur les mêmes principes : « vivre c’est apprendre. Il est impossible d’être vivant et conscient (et certains diraient même inconscient), sans être constamment en train d’apprendre quelque chose. Étant vivant, nous recevons en continu divers messages de notre environnement. Nous les assimilons sous une forme ou une autre, et nous les utilisons. Nous sommes constamment en train d’expérimenter la réalité et, d’une manière ou d’une autre, nous l’incorporons dans notre représentation mentale de l’Univers : c’est-à-dire dans la somme organisée de tout ce que nous pensons savoir au sujet de tout. » (John Holt, Les apprentissages autonomes)

« Personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde. » Paulo Freire

Les apprentissages autonomes, finalement résumés par l’idée de liberté, constituent le premier pilier de l’éducation démocratique.

Cette liberté des individus est une valeur forte du mouvement de l’éducation populaire, comme l’on peut le lire dans la postface du livre « Education populaire, une utopie d’avenir », sous la plume de Marie-José Mondzain, philosophe, directrice de recherche au CNRS et professeur à l’EHESS :

« Une victoire politique en faveur de la justice et de la liberté ne peut s’accomplir que si le peuple, traité de façon juste et libre, composé de sujets désirants et parlants est reconnu de sujets créateurs de signes et d’œuvres qui témoignent de la libération pour tous de notre énergie transformatrice. Le peuple est la communauté créée par la circulation des signes et des choses dans un espace et dans un temps indéfiniment transformables. Seul le peuple est sujet de la culture et la culture n’est populaire que si elle est inscrite comme condition de possibilité de la vie politique de ce peuple. (…) Seul le possible est le champ du partage pour tous de façon inconditionnelle. »

Cette vision est à mettre en parallèle avec celle de la Communauté Européenne pour l’Éducation Démocratique (EUDEC), qui peut se résumer ainsi : « promouvoir une approche permettant aux enfants de faire leurs propres choix concernant leurs apprentissages et tous les autres domaines de la vie. En particulier, ils devraient pouvoir choisir ce qu’ils font, quand, où, comment et avec qui, du moment que leurs décisions ne transgressent pas la liberté des autres de faire de même ».

La communauté, le peuple, désirant, parlant, pensant, créant, transformant… Par lui-même et pour lui-même, sans qu’une autorité extérieure ne vienne le contraindre à penser ceci, dire cela, faire comme-ci ou créer comme-ça. Ne sommes-nous pas là en plein dans ce qui fonde effectivement l’éducation populaire ?

L’EUDEC ajoute : « Les enfants devraient aussi jouir d’une part égale du pouvoir de décision sur le fonctionnement de leur organisation, notamment sur le règlement intérieur et son application, participant ainsi à y instaurer un cadre de liberté, confiance, sécurité et respect. »

Ce qui nous amène au second pilier de l’éducation démocratique : la responsabilité.

Comme je l’ai compris dans ma chair suite à mon immersion à l’École Dynamique, « liberté et responsabilité sont les deux faces d’une même pièce, le Yin et le Yang formant le socle sur lequel repose la paix de la communauté ». Le cadre démocratique, garantissant l’égalité entre tous les membres de la communauté, peu importe leur âge ou leur statut, est la condition nécessaire pour que ces valeurs soient réellement vécues.

Toujours dans la postface à l’ouvrage sur l’éducation populaire, Marie-José Mondzain parle elle-aussi de la nécessité de la démocratie : « Pour que l’on puisse vivre et agir démocratiquement, il faut que soient reconnu et respecté le caractère inconditionnel de la liberté de la parole et du respect des droits. La démocratie est un mot qui s’offre comme horizon pour l’action du peuple et dans les gestes créateurs et transformateurs de cette action même. La démocratie ne donne le pouvoir à personne pour le donner à tous. Ce pouvoir partagé est celui qui reconnait le droit pour tous de créer un monde et de le transformer. Le seul domaine où le partage a une prétention légitime à l’universalité est celui de la parole et de la pensée. C’est pourquoi la démocratie est le champ d’émergence du peuple en tant qu’il est composé de sujets du désir et de la parole c’est-à-dire, des sujets de la culture. La démocratie est l’essence de la culture, elle est son autre nom, son nom politique, car seule la culture fait advenir le peuple, c’est-à-dire le rassemblement des corps désirants et parlants qui produisent des mondes possibles et transformables. (…)

L’éducation populaire fut pensée par ceux qui voulaient véritablement l’émancipation du peuple grâce à la circulation libre des signes et des idées, grâce au partage patient du temps qu’il faut pour parler, pour penser et pour créer. (…) Il faut retrouver la libre et longue temporalité de la rencontre, du dialogue, de l’apprentissage, retrouver et défendre la force du risque pris en inventant, la force du danger dans la création comme dans tout accueil à la surprise et à l’étranger car il n’y a pas d’autre culture que celle de l’hospitalité. La culture est politique en ce qu’elle est accueil universel des formes, rencontre de tout autre d’où qu’il vienne. On ne cesse de le rappeler au fil des échanges qui ont lieu désormais envers et contre tout grâce aux nouveaux réseaux : le peuple est à construire, il manque et ce manque est un appel à une transformation des liens qui nous retiennent les uns auprès des autres. Il semble que ces liens ne veulent plus se réduire au besoin et à la nécessité d’exploiter, de gagner et de réussir. On entend le murmure croissant d’une exigence : celle de reconstruire une vie politique. Cette vie politique a une condition et une seule, elle est inexorable : celle de la culture définie comme mise en œuvre d’une temporalité partagée par la seule énergie des corps qui parlent, qui échangent des signes et savourent ensemble des formes. »

Nous sommes là, de mon point de vue, dans une même vision radicale et en même temps si exaltante, si prometteuse, de l’humain et de la société que nous voulons construire. Voilà pourquoi, aujourd’hui, je clame le lien de parenté entre l’éducation populaire et l’éducation démocratique. Et si je dis que la seconde est fille de la première, c’est qu’elle m’apparaît plus récente dans l’histoire de l’humanité, mais aussi avancer plus loin, dans la même direction : celle du respect absolu de la dignité de l’être humain et de sa liberté, dans le cadre d’une société d’égalité.

Emmanuelle

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