Du temps pour être soi

Brigitte racontait cela l’autre soir : « La vendeuse du magasin m’a demandé un jour ce que ma fille et ses amis avaient de différent des autres. « Car les autres jeunes qui viennent, il faut voir comment ils se parlent ! Ils s’appellent par des insultes, soi-disant pas méchantes, juste pour rigoler. Se donnent des coups de poings. Sont plutôt agressifs ou moqueurs. Alors que votre fille et ses amis, ils sont agréables, se parlent gentiment, se font des compliments, rient ensemble. C’est quoi le secret ? » Le secret ? C’est que ma fille et ses amis ne vont pas à l’école. » L’école rendrait-elle agressif ? C’est vrai que dans mon entourage j’ai pu voir certains enfants, peu de temps après leur entrée à la Maternelle, adopter un langage et des comportements violents qu’ils n’avaient jamais eu jusque là, au désespoir de leurs parents.

Quand j’étais enfant, puis ado, j’avais plusieurs personnalités. Différentes façades, en fonction de mon environnement. Devant ma famille et les enseignants, j’étais la petite fille sage et studieuse. Calme, posée, pas un mot de travers. Avec mes copines, dans la cour de récré ou à l’extérieur, j’étais beaucoup plus excitée. Mon langage, surtout, n’avait rien à voir, avec l’utilisation massive de gros mots. Parfois même je me battais. Je me souviens que la transition n’était pas toujours évidente, quand je rentrais de l’école. Il me fallait instantanément redevenir calme et polie, ça n’était pas toujours simple. Jonglant entre les deux personnalités, je n’arrivais pas à trouver la place pour exprimer simplement qui j’étais. Car qui étais-je finalement ?

Quand j’étais seule, j’étais plutôt calme, je rêvais beaucoup. Je lisais, écoutais de la musique, chantais et dansais. Je me suis toujours considérée comme une solitaire. Il m’était difficile d’être en permanence entourée de monde, à l’école, au collège, au lycée. À la maison il y avait mon petit frère, avec lequel je jouais rarement, car je n’en avais pas envie, je voulais être seule, avoir la paix. Et quand nous étions ensemble, c’était souvent des disputes à n’en plus finir. Je me souviens d’une fois en primaire, pendant la récré, où j’ai dit à mes copines que cette fois-ci, je ne voulais pas jouer avec elles, je voulais rester seule. Ça les avait beaucoup étonnées, elles ne comprenaient pas pourquoi. Je leur avais dit que j’avais besoin d’être « dans mes pensées »…

C’était généralement le dimanche après-midi que venait enfin ce temps de solitude. Et alors je m’ennuyais. Le nez collé à la fenêtre, je regardais les gouttes de pluie tomber sur la terrasse. Et je déambulais de pièce en pièce, sans but, l’esprit vaguant dans les limbes de l’imaginaire. De ces moments, je garde beaucoup de souvenirs de toucher : le froid de la vitre, le collant du joint, la rugosité du bois, la texture du papier peint, le poli de la rampe d’escalier. Des sons aussi : la pendule de ma grand-mère, le craquement des marches, la voix de mes parents en arrière-plan. Ces parenthèses, ce temps qui s’étire, où l’on ne me demandait rien, où j’étais libre, sont restés gravés dans ma mémoire corporelle. Alors qu’a contrario, j’ai très peu de souvenirs de ce que l’on m’a enseigné en classe durant ces mêmes années.

Louis Espinassous parle de « ce besoin, inégalement partagé, de rencontrer seul à seul le monde, de s’immerger dans cet entre-deux du monde et de nos rêveries, du monde et de nos batailles. Nécessité absolue d’être, parfois ou souvent, seul avec le monde pour mieux être avec les autres, pour être disponible au groupe ». L’école pour se socialiser, pourquoi pas. Mais pas au détriment de soi. Je crois qu’il est difficile pour un enfant d’arriver à se connaître et à être lui-même dans les écoles traditionnelles. Nous sommes énormément sollicités par les profs pendant les cours et par les autres élèves pendant les récrés. Pas évident d’avoir du temps pour soi. Le soir en rentrant, il faut faire les devoirs, partir au sport collectif et revenir, aider à mettre la table, se doucher, préparer les affaires pour le lendemain, regarder la télé, puis se coucher. Cet enchaînement d’activités et de stimulations est relativement nouveau dans l’histoire de l’humanité. Nos corps sont soumis à un rythme qui n’est plus le leur. Le mental court devant et nous suivons derrière, un peu hébétés.

Le temps pour soi est pourtant l’un de nos biens les plus précieux. C’est un besoin vital. On se construit grâce à lui, on apprend à se connaître, on y trouve la paix. Quand les enfants ont-ils encore ce temps là ? Ils sont sollicités en permanence, par l’école, les activités, les divertissements, de plus en plus, de plus en plus vite. Ces sollicitations les amènent littéralement « hors d’eux », les décentrent, les happent. Ont-ils encore le temps de s’ennuyer ? Ont-ils encore le temps de rêver ? D’imaginer ? De s’inventer des mondes ? Ne serait-ce pas en partie la source de leur agressivité ?

Du temps et de l’espace pour simplement être soi, vraiment et pas au compte-gouttes, n’est-ce pas ce que nous pouvons offrir de plus important aux enfants ?

Emmanuelle

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