Mois : janvier 2016

L’éducation démocratique est fille de l’éducation populaire

Il m’est rapidement apparu que l’éducation démocratique avait des racines communes avec l’éducation à l’environnement, appréhendée comme une éducation PAR l’environnement, qui associe « les principes fondamentaux de l’humanisme et de l’écologie » (extrait de la Charte du Réseau Ecole et Nature). Dans l’éducation par l’environnement, l’enjeu est de « réinsérer les êtres humains dans ce vaste écosystème qu’est la terre ; une insertion sociale, économique, politique, technologique, mais aussi une implication affective, symbolique, sensible… les unes ne pouvant se passer des autres ». Le but étant qu’émerge un être humain « respectueux de la vie et des hommes, citoyen responsable, capable de décider » (Dominique Cottereau). L’être humain se construit et apprend en évoluant dans son environnement, ce mot étant entendu au sens large et pas seulement en tant qu’environnement « naturel ». Les autres êtres humains, dans toute leur diversité, font indiscutablement partie de cet environnement.

Le concept d’apprentissages autonomes repose sur les mêmes principes : « vivre c’est apprendre. Il est impossible d’être vivant et conscient (et certains diraient même inconscient), sans être constamment en train d’apprendre quelque chose. Étant vivant, nous recevons en continu divers messages de notre environnement. Nous les assimilons sous une forme ou une autre, et nous les utilisons. Nous sommes constamment en train d’expérimenter la réalité et, d’une manière ou d’une autre, nous l’incorporons dans notre représentation mentale de l’Univers : c’est-à-dire dans la somme organisée de tout ce que nous pensons savoir au sujet de tout. » (John Holt, Les apprentissages autonomes)

« Personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde. » Paulo Freire

Les apprentissages autonomes, finalement résumés par l’idée de liberté, constituent le premier pilier de l’éducation démocratique.

Cette liberté des individus est une valeur forte du mouvement de l’éducation populaire, comme l’on peut le lire dans la postface du livre « Education populaire, une utopie d’avenir », sous la plume de Marie-José Mondzain, philosophe, directrice de recherche au CNRS et professeur à l’EHESS :

« Une victoire politique en faveur de la justice et de la liberté ne peut s’accomplir que si le peuple, traité de façon juste et libre, composé de sujets désirants et parlants est reconnu de sujets créateurs de signes et d’œuvres qui témoignent de la libération pour tous de notre énergie transformatrice. Le peuple est la communauté créée par la circulation des signes et des choses dans un espace et dans un temps indéfiniment transformables. Seul le peuple est sujet de la culture et la culture n’est populaire que si elle est inscrite comme condition de possibilité de la vie politique de ce peuple. (…) Seul le possible est le champ du partage pour tous de façon inconditionnelle. »

Cette vision est à mettre en parallèle avec celle de la Communauté Européenne pour l’Éducation Démocratique (EUDEC), qui peut se résumer ainsi : « promouvoir une approche permettant aux enfants de faire leurs propres choix concernant leurs apprentissages et tous les autres domaines de la vie. En particulier, ils devraient pouvoir choisir ce qu’ils font, quand, où, comment et avec qui, du moment que leurs décisions ne transgressent pas la liberté des autres de faire de même ».

La communauté, le peuple, désirant, parlant, pensant, créant, transformant… Par lui-même et pour lui-même, sans qu’une autorité extérieure ne vienne le contraindre à penser ceci, dire cela, faire comme-ci ou créer comme-ça. Ne sommes-nous pas là en plein dans ce qui fonde effectivement l’éducation populaire ?

L’EUDEC ajoute : « Les enfants devraient aussi jouir d’une part égale du pouvoir de décision sur le fonctionnement de leur organisation, notamment sur le règlement intérieur et son application, participant ainsi à y instaurer un cadre de liberté, confiance, sécurité et respect. »

Ce qui nous amène au second pilier de l’éducation démocratique : la responsabilité.

Comme je l’ai compris dans ma chair suite à mon immersion à l’École Dynamique, « liberté et responsabilité sont les deux faces d’une même pièce, le Yin et le Yang formant le socle sur lequel repose la paix de la communauté ». Le cadre démocratique, garantissant l’égalité entre tous les membres de la communauté, peu importe leur âge ou leur statut, est la condition nécessaire pour que ces valeurs soient réellement vécues.

Toujours dans la postface à l’ouvrage sur l’éducation populaire, Marie-José Mondzain parle elle-aussi de la nécessité de la démocratie : « Pour que l’on puisse vivre et agir démocratiquement, il faut que soient reconnu et respecté le caractère inconditionnel de la liberté de la parole et du respect des droits. La démocratie est un mot qui s’offre comme horizon pour l’action du peuple et dans les gestes créateurs et transformateurs de cette action même. La démocratie ne donne le pouvoir à personne pour le donner à tous. Ce pouvoir partagé est celui qui reconnait le droit pour tous de créer un monde et de le transformer. Le seul domaine où le partage a une prétention légitime à l’universalité est celui de la parole et de la pensée. C’est pourquoi la démocratie est le champ d’émergence du peuple en tant qu’il est composé de sujets du désir et de la parole c’est-à-dire, des sujets de la culture. La démocratie est l’essence de la culture, elle est son autre nom, son nom politique, car seule la culture fait advenir le peuple, c’est-à-dire le rassemblement des corps désirants et parlants qui produisent des mondes possibles et transformables. (…)

L’éducation populaire fut pensée par ceux qui voulaient véritablement l’émancipation du peuple grâce à la circulation libre des signes et des idées, grâce au partage patient du temps qu’il faut pour parler, pour penser et pour créer. (…) Il faut retrouver la libre et longue temporalité de la rencontre, du dialogue, de l’apprentissage, retrouver et défendre la force du risque pris en inventant, la force du danger dans la création comme dans tout accueil à la surprise et à l’étranger car il n’y a pas d’autre culture que celle de l’hospitalité. La culture est politique en ce qu’elle est accueil universel des formes, rencontre de tout autre d’où qu’il vienne. On ne cesse de le rappeler au fil des échanges qui ont lieu désormais envers et contre tout grâce aux nouveaux réseaux : le peuple est à construire, il manque et ce manque est un appel à une transformation des liens qui nous retiennent les uns auprès des autres. Il semble que ces liens ne veulent plus se réduire au besoin et à la nécessité d’exploiter, de gagner et de réussir. On entend le murmure croissant d’une exigence : celle de reconstruire une vie politique. Cette vie politique a une condition et une seule, elle est inexorable : celle de la culture définie comme mise en œuvre d’une temporalité partagée par la seule énergie des corps qui parlent, qui échangent des signes et savourent ensemble des formes. »

Nous sommes là, de mon point de vue, dans une même vision radicale et en même temps si exaltante, si prometteuse, de l’humain et de la société que nous voulons construire. Voilà pourquoi, aujourd’hui, je clame le lien de parenté entre l’éducation populaire et l’éducation démocratique. Et si je dis que la seconde est fille de la première, c’est qu’elle m’apparaît plus récente dans l’histoire de l’humanité, mais aussi avancer plus loin, dans la même direction : celle du respect absolu de la dignité de l’être humain et de sa liberté, dans le cadre d’une société d’égalité.

Emmanuelle

Du temps pour être soi

Brigitte racontait cela l’autre soir : « La vendeuse du magasin m’a demandé un jour ce que ma fille et ses amis avaient de différent des autres. « Car les autres jeunes qui viennent, il faut voir comment ils se parlent ! Ils s’appellent par des insultes, soi-disant pas méchantes, juste pour rigoler. Se donnent des coups de poings. Sont plutôt agressifs ou moqueurs. Alors que votre fille et ses amis, ils sont agréables, se parlent gentiment, se font des compliments, rient ensemble. C’est quoi le secret ? » Le secret ? C’est que ma fille et ses amis ne vont pas à l’école. » L’école rendrait-elle agressif ? C’est vrai que dans mon entourage j’ai pu voir certains enfants, peu de temps après leur entrée à la Maternelle, adopter un langage et des comportements violents qu’ils n’avaient jamais eu jusque là, au désespoir de leurs parents.

Quand j’étais enfant, puis ado, j’avais plusieurs personnalités. Différentes façades, en fonction de mon environnement. Devant ma famille et les enseignants, j’étais la petite fille sage et studieuse. Calme, posée, pas un mot de travers. Avec mes copines, dans la cour de récré ou à l’extérieur, j’étais beaucoup plus excitée. Mon langage, surtout, n’avait rien à voir, avec l’utilisation massive de gros mots. Parfois même je me battais. Je me souviens que la transition n’était pas toujours évidente, quand je rentrais de l’école. Il me fallait instantanément redevenir calme et polie, ça n’était pas toujours simple. Jonglant entre les deux personnalités, je n’arrivais pas à trouver la place pour exprimer simplement qui j’étais. Car qui étais-je finalement ?

Quand j’étais seule, j’étais plutôt calme, je rêvais beaucoup. Je lisais, écoutais de la musique, chantais et dansais. Je me suis toujours considérée comme une solitaire. Il m’était difficile d’être en permanence entourée de monde, à l’école, au collège, au lycée. À la maison il y avait mon petit frère, avec lequel je jouais rarement, car je n’en avais pas envie, je voulais être seule, avoir la paix. Et quand nous étions ensemble, c’était souvent des disputes à n’en plus finir. Je me souviens d’une fois en primaire, pendant la récré, où j’ai dit à mes copines que cette fois-ci, je ne voulais pas jouer avec elles, je voulais rester seule. Ça les avait beaucoup étonnées, elles ne comprenaient pas pourquoi. Je leur avais dit que j’avais besoin d’être « dans mes pensées »…

C’était généralement le dimanche après-midi que venait enfin ce temps de solitude. Et alors je m’ennuyais. Le nez collé à la fenêtre, je regardais les gouttes de pluie tomber sur la terrasse. Et je déambulais de pièce en pièce, sans but, l’esprit vaguant dans les limbes de l’imaginaire. De ces moments, je garde beaucoup de souvenirs de toucher : le froid de la vitre, le collant du joint, la rugosité du bois, la texture du papier peint, le poli de la rampe d’escalier. Des sons aussi : la pendule de ma grand-mère, le craquement des marches, la voix de mes parents en arrière-plan. Ces parenthèses, ce temps qui s’étire, où l’on ne me demandait rien, où j’étais libre, sont restés gravés dans ma mémoire corporelle. Alors qu’a contrario, j’ai très peu de souvenirs de ce que l’on m’a enseigné en classe durant ces mêmes années.

Louis Espinassous parle de « ce besoin, inégalement partagé, de rencontrer seul à seul le monde, de s’immerger dans cet entre-deux du monde et de nos rêveries, du monde et de nos batailles. Nécessité absolue d’être, parfois ou souvent, seul avec le monde pour mieux être avec les autres, pour être disponible au groupe ». L’école pour se socialiser, pourquoi pas. Mais pas au détriment de soi. Je crois qu’il est difficile pour un enfant d’arriver à se connaître et à être lui-même dans les écoles traditionnelles. Nous sommes énormément sollicités par les profs pendant les cours et par les autres élèves pendant les récrés. Pas évident d’avoir du temps pour soi. Le soir en rentrant, il faut faire les devoirs, partir au sport collectif et revenir, aider à mettre la table, se doucher, préparer les affaires pour le lendemain, regarder la télé, puis se coucher. Cet enchaînement d’activités et de stimulations est relativement nouveau dans l’histoire de l’humanité. Nos corps sont soumis à un rythme qui n’est plus le leur. Le mental court devant et nous suivons derrière, un peu hébétés.

Le temps pour soi est pourtant l’un de nos biens les plus précieux. C’est un besoin vital. On se construit grâce à lui, on apprend à se connaître, on y trouve la paix. Quand les enfants ont-ils encore ce temps là ? Ils sont sollicités en permanence, par l’école, les activités, les divertissements, de plus en plus, de plus en plus vite. Ces sollicitations les amènent littéralement « hors d’eux », les décentrent, les happent. Ont-ils encore le temps de s’ennuyer ? Ont-ils encore le temps de rêver ? D’imaginer ? De s’inventer des mondes ? Ne serait-ce pas en partie la source de leur agressivité ?

Du temps et de l’espace pour simplement être soi, vraiment et pas au compte-gouttes, n’est-ce pas ce que nous pouvons offrir de plus important aux enfants ?

Emmanuelle

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Retour sur la soirée de présentation à St Affrique

Je vous avoue que j’avais un peu le trac. Mais quand j’ai vu toutes ces personnes affluer dans le café associatif, ce trac a vite été remplacé par de la joie et de l’excitation. Nous étions plus de quarante ! Des gens qui venaient principalement de la commune et des villages avoisinants, mais aussi de Millau, voire de l’Hérault ! Pas possible de se mettre en cercle en raison de la configuration des lieux, mais cela n’a pas empêché de faire un tour de présentation où chacun a pu exprimer ce qu’il venait faire ici. Puis j’ai blablaté, pendant pas mal de temps. Sur mon parcours d’abord, sur le projet ensuite. Vous pouvez retrouver un large extrait (même si bien sûr, plein de choses ont été coupées au montage) ainsi que plusieurs réactions du public dans l’émission le Douze Douze sur Radio Saint Affrique (à partir de 21’30).

Les échanges ont été très riches et profonds. Il n’y a pas eu de réaction désagréable ou de rejet. J’ai été touchée que les personnes parlent de manière authentique, révèlent leurs craintes, parlent de leur vécu en tant qu’enfant et en tant que parent. Je n’ai pas pris de notes de toutes ces discussions et serais bien en peine de tout retranscrire. Mais globalement, les questions tournaient autour de la vie quotidienne concrète de l’école (journée-type ? Et s’il reste assis à ne rien faire ?…), le rôle de l’adulte par rapport aux enfants (si pas prof, alors quoi ? Quelles différences entre enseigner et transmettre ?), des craintes quant à l’apprentissage de la lecture et de la grammaire (les accords du participe passé selon la place du COD)… Certaines personnes ayant pratiqué l’instruction en famille ont partagé leurs expériences des apprentissages autonomes, ce qui a rassuré beaucoup de parents.

La soirée a commencé à 20h, mais les échanges se sont poursuivis jusqu’à plus de minuit. Difficile de s’arrêter ! En partant, ça cogitait encore sévère dans la plupart des cerveaux… Tout cela va faire son chemin… Franchement, si cette soirée n’avait servi qu’à cela, pouvoir échanger sur ces questions de fond concernant l’éducation, ça aurait déjà été génial ! Mais il y a eu beaucoup plus : j’avais laissé des fiches de contacts sur une table, les cinq pages ont été remplies, ça débordait même des cases, avec plein de propositions d’aide ou de futurs élèves… Même de nouveaux donateurs ! Peu d’enfants ou ados étaient présents, mais il y avait Félix, 13 ans, juste devant moi. « Ça l’a fait rêver… pour lui c’est le Graal. » m’a confié sa mère. J’ai hâte d’ouvrir l’école et de l’accueillir !

Et même le lendemain, le surlendemain : des coups de fil, des messages, des mails ! Catherine, par exemple, qui veut m’aider à organiser la même soirée à Millau : je n’y avais même pas pensé ! Bref, je suis sur un petit nuage. D’autant qu’il y a en plus une grande nouvelle : l’École Joyeuse est désormais une association loi 1901 ! Les documents ont été envoyés à la Préfecture, nous sommes en attente du récépissé et de la publication au Journal Officiel…

À très vite pour la suite de l’aventure !

Joyeusement,

Emmanuelle

foule

Dans le Lieu-Dit ça ressemblait un peu à ça ^^

Soirée de présentation à St Affrique

Petit rappel pour celles et ceux qui n’auraient pas vu leurs mails ou les affiches en ville : mercredi 27 janvier à 20h au Lieu-Dit (Saint Affrique) je présenterai le projet de l’École joyeuse !

Au plaisir de vous rencontrer et d’échanger autour de l’éducation démocratique 🙂

Si vous avez des pistes pour le lieu, ce sera le moment d’en parler car les recherches actives vont démarrer !

Venez nombreux et amenez votre famille, vos amis, vos voisins, vos collègues…

 

Témoignage de mon immersion à l’Ecole Dynamique

Je n’ai passé que deux jours à l’Ecole Dynamique, mais ils m’ont profondément changée. Tenter d’exprimer ici ce vécu, tout ce qui a bougé en moi, me semble important. Ainsi, ce témoignage ne relatera pas des faits, mais mes prises de conscience durant cette courte et très dense immersion.

L’École Dynamique est une école de la liberté. Je le savais, en théorie, mais je ne l’avais pas vécu réellement. En faire l’expérience a été très déroutant. Car je me suis rendue compte que, alors que je me croyais libre, en fait je ne l’étais pas vraiment. Car je n’assumais pas l’immense responsabilité qui en découle. M’en rendre compte, en côtoyant des personnes que j’ai senties réellement libres, a été vertigineux. A l’Ecole Dynamique, liberté et responsabilité sont les deux faces d’une même pièce, le Yin et le Yang formant le socle sur lequel repose la paix de la communauté. J’ai compris que les deux étaient indissociables, qu’il était illusoire de penser pouvoir avoir l’une sans l’autre. J’ai ressenti dans mes tripes cette révélation de Nelson Mandela :

« Notre peur la plus profonde n’est pas d’être incapable. Notre peur la plus profonde est d’être puissant au-delà de toute mesure. C’est notre lumière, pas notre ombre, qui nous effraie le plus. »

Il me faut risquer la liberté, ne plus dépendre des autres mais avoir suffisamment confiance en moi pour assumer pleinement ma responsabilité d’être humain autonome. Voilà un enseignement que je n’ai jamais eu à l’école traditionnelle, où j’étais placée sous l’autorité d’adultes qui me disaient ce que je devais faire et me montraient sans cesse que je ne savais pas assez, que je n’étais pas assez. Même ceux qui avaient la meilleure volonté du monde, même ceux qui voulaient m’aider. Car j’ai compris aussi que vouloir aider les autres n’est pas forcément une bonne chose : en aidant quelqu’un qui n’a pas formulé de demande, on l’empêche d’acquérir son autonomie, on le place en position inférieure, de non-sachant. On lui renvoie l’image qu’il n’est pas capable de faire seul et on abîme sa confiance en lui. La personne en arrive petit à petit à s’en remettre aux autres pour tous les domaines de sa vie, à ne plus savoir ce qui est bon pour elle ou pas. Et finalement, à déléguer la responsabilité d’elle-même à des autorités extérieures. Avec le temps, elle intériorise ces schémas hiérarchiques, qui lui semblent sécurisant. Ne pas avoir à assumer la responsabilité de ses choix de vie mais pouvoir blâmer les autres en cas d’échec, n’est-ce pas rassurant finalement ? Elle prend l’habitude d’obéir à des chefs, de suivre des indications. Elle finit par ne même plus savoir lire sa boussole intérieure et suit le troupeau, un peu paumée, sans percevoir les signaux d’alarme de son corps, qui voudrait pourtant, lui, ruer dans les brancards. La liberté devient alors l’inconnue, ce qui fait peur. Et quand on croise des gens libres, ils nous fascinent autant qu’ils nous énervent, bousculant nos peurs et nous renvoyant à notre inconcevable responsabilité.

J’ai compris qu’on ne peut créer un tel cadre pour d’autres tant qu’on n’assume pas soi-même sa propre liberté, sa propre responsabilité. Et que c’est la confiance qui nous libère de nos peurs. Cette confiance, je la vois comme la clef de voûte de l’École Dynamique. C’est grâce à elle que ce système démocratique peut fonctionner. En témoigne le Conseil de Justice (CJ), organe vital pour la vie en communauté, qui reflète la haute exigence de l’école concernant le comportement de ses membres. Une exigence impressionnante vue par un regard extérieur. Lors du CJ, les comportements risquant de menacer la paix du collectif sont pris très au sérieux. Des insultes ou des attitudes violentes, pourtant répandues dans les collèges et lycées de l’éducation nationale, sont ici inacceptables. Car si l’on ne peut pas se faire confiance les uns les autres, le climat « secure » et bienveillant de l’école est menacé. Les nouveaux membres semblent intégrer cette réalité assez vite, après une phase de transition plus ou moins difficile.

Je suis particulièrement admirative des adolescents qui entrent à l’École Dynamique. Après toutes ces années, être soudainement libéré de la domination adulte, découvrir d’autres modes de communication, de gestion des conflits, de vivre-ensemble… Se retrouver face à soi-même, en assumer la responsabilité immense et rendre les armes. Chapeau bas.

J’ai pris conscience que j’avais encore des intentions éducatives. Par exemple, il me tenait à cœur d’instaurer dans ma future école une culture du « care », du prendre soin, de la solidarité. Une bonne chose a priori, non ? Sauf que, ce que j’ai également compris, c’est que forcer détruit. Obliger quelqu’un à lire Victor Hugo alors qu’il n’en a pas envie, expliquait par exemple Ramïn, est-ce que ça ne conduit pas à détruire la culture plutôt qu’à la faire vivre ? N’est-ce pas en ayant confiance en l’attractivité de la culture, en laissant les enfants découvrir et aimer librement Hugo, qu’on le fait vivre ? Je crois que cette idée est très juste et qu’elle peut s’appliquer à de nombreux autres champs : la nature, par exemple. Mais aussi à cette culture du « care ». Et de fait, j’ai constaté qu’à l’École Dynamique, liberté ne rime pas avec égoïsme et repli sur soi. Au contraire : libre d’aller vers l’autre et de nouer les relations que je souhaite, je permets à mon humanité et ma fraternité de pouvoir s’exprimer. Il ne s’agit pas de forcer des pratiques mais simplement de ne pas chercher à contrarier notre élan naturel.

Enfin, j’ai compris l’humilité qui sous-tend cette philosophie de la liberté. Car il n’y a là aucune prétention hégémonique, à se poser en réponse suprême, en solution universelle. L’École Dynamique ne prétend pas être parfaite, ne vise pas à éclairer le monde pour le guider vers la voie à suivre, comme le font tant de mouvements politiques par exemple. Au contraire, on y trouve une reconnaissance absolue de la liberté d’autrui. Il n’est pas question de convaincre qui que ce soit, mais simplement de montrer qu’une autre éducation est possible. Une éducation où, à tout âge, libre et responsable, la personne se voit offrir le temps et l’espace pour être en paix avec elle-même et avec les autres.

Emmanuelle

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