On ne naît pas meurtrier, on le devient

Quand l’horreur survient à nos portes, chacun se débrouille comme il peut pour encaisser le choc : tristesse, colère, haine, prostration, sidération… Notre façon de réagir provient de notre caractère, de notre histoire personnelle, de l’éducation que nous avons reçue… En ce qui me concerne, je suis très triste. Ces actes infâmes sont tellement, tellement loin et à l’opposé des valeurs qui me sont chères.

Mais rapidement, je cherche à comprendre : qu’est-ce qui pousse des êtres humains à commettre l’impensable ? Car oui, pour moi ce sont des êtres humains, comme nous tous. Peut-être que cela en heurtera certains, mais je me refuse à considérer même les pires criminels en dehors de l’humanité. Pour comprendre – et je n’insisterai jamais assez sur le fait que COMPRENDRE ne veut en aucun cas dire EXCUSER – il me paraît indispensable de ne pas se voiler la face, de ne pas arrêter l’analyse à « ce sont des monstres, tarés, inhumains ». Bien sûr, ce sont des qualificatifs que nous pouvons utiliser pour exprimer notre colère. Mais quand vient le temps de comprendre, ça me semble stérile, ça ne nous permet pas de creuser à la recherche des causes profondes.

J’ai la conviction que l’être humain naît bon. A minima en tout cas, qu’il naît neutre. Certainement pas mauvais. Que s’est-il passé alors, entre la naissance de ces gens et le moment où, munis d’armes de guerre, ils ont massacré leurs semblables ? Car oui, ces gens ont été des bébés. Puis des enfants. Quelle a été leur enfance ? Nous savons que celle des frères Kouachi, les assassins de Charlie Hebdo, fut misérable et violente. Pourtant, cette question de l’enfance, dont on reconnaît par ailleurs l’importance cruciale qu’elle a sur le développement de l’individu adulte, est souvent occultée lorsqu’il s’agit de se pencher sur des actes de barbarie. On est bien plus prompts à évoquer la culture, la religion ou la géopolitique pour les expliquer (quand on prend le temps de se pencher sur la question !).

Pourtant, « toutes les cultures, les morales et les religions du monde seront incapables d’humaniser l’homme si la base instinctive et émotionnelle de la morale a été détruite en lui. Il est très probable que les crimes et les horreurs dont l’histoire des hommes est pleine sont en grande partie la conséquence de cette perturbation de notre nature par une méthode d’éducation destructrice » nous apprend Olivier Maurel*.

Comment un « homme normal » devient-il un « meurtrier », un « massacreur » ? A quel degré de l’échelle commence-t-on à ne plus être un « homme normal » ? « Le fait d’admettre la violence contre telle ou telle catégorie d’êtres humains en raison de leur religion, de leur « race », de leur classe sociale, de leur opinion politique ou de leur âge, n’est-elle pas déjà en elle-même une sortie de la normalité ? Admettre la violence contre les enfants, n’est-ce pas déjà faire un pas sur le chemin qui peut mener de degré en degré au meurtre de masse ? » interroge encore Olivier Maurel.

Pourquoi appelle-t-on :
– cruauté le fait de frapper un animal,
– agression le fait de frapper un adulte,
– et éducation le fait de frapper un enfant ?

Je voudrais vous partager ici les analyses incroyablement pertinentes d’Alice Miller*. Son étude d’Hitler et de la montée du nazisme en Allemagne, l’un des pays les plus cultivés d’Europe au début du XXème siècle, où a eu lieu de manière apparemment incompréhensible le génocide le plus monstrueux de l’histoire du continent. Vous citer aussi les innombrables sources compilées par Olivier Maurel. Il me faudrait quasiment vous recopier l’intégralité des deux livres sur lesquels je m’appuie*. Je ne pourrai pas, aussi je vous invite fortement à vous les procurer ! Je vais cependant citer ou recopier de larges extraits dans la suite de cet article.

« L’enfant battu est obligé de s’endurcir pour survivre ou du moins ne pas trop souffrir. Le plus souvent, il s’identifie au jugement contenu dans les coups et s’accuse : on a raison de le frapper; on a raison de ne pas avoir pitié de lui. Mais l’enfant qui n’a plus de compassion pour lui-même, qui en arrive à se mépriser, risque de perdre aussi sa capacité de compassion pour les autres. C’est pourquoi les méthodes éducatives violentes peuvent expliquer la froideur et la cruauté de nombre de comportements humains. On ne peut voir les autres avec sympathie et même simplement comme des semblables que si l’on se voit soi-même avec une certaine sympathie. Or, la sympathie que l’on a pour soi se puise dans le regard et dans l’attitude des autres à notre égard. Et, quelle que soit l’intention éducative des coups, notre corps sait très bien que ce ne sont pas des signes de sympathie.
Les études sur l’altruisme chez les animaux montrent de mieux en mieux que l’empathie, la réciprocité et la sympathie sont la base instinctive et émotionnelle de l’altruisme et de la morale humaine. »

Base qui est détruite par la violence éducative. Laquelle violence éducative est recouverte d’un véritable tabou à travers le monde. Les faits sont pourtant là :

  • Actuellement encore, dans la majorité des pays du monde – et en Europe il y a peu -, le procédé le plus courant pour faire obéir et pour éduquer les enfants est ou était la bastonnade ou la flagellation
  • 80 à 90% des enfants du monde environ subissent aujourd’hui encore la violence éducative à des degrés d’intensité divers et sous des formes variées, mais souvent très brutales et douloureuses
  • Cette violence est infligée aux enfants pendant toute la durée de formation de leur cerveau
  • Elle leur est infligée non par des tiers indifférents mais par les personnes qui sont leur « base de sécurité » et leurs modèles, celles dont dépend leur existence
  • Ce mode d’éducation est pratiqué au moins depuis l’origine des civilisations dotées d’une écriture
  • L’opinion publique a manifesté et manifeste encore, en général, une tolérance confondante à l’égard des formes localement pratiquées de violence éducative, si intenses qu’elles soient [cela s’expliquant par le fait que les enfants ayant été frappés intègrent qu’il est parfaitement normal que les parents punissent leurs enfants par des coups, la contestation de cette méthode étant vécue comme une injure à la mémoire de nos parents auxquels nous sommes profondément attachés]
  • Aussi incroyable que cela paraisse, à part quelques protestations isolées, pratiquement aucun des écrivains, penseurs, philosophes, religieux, anthropologues, psychologues ou psychanalystes ayant étudié l’homme, sa nature, ses qualités, ses vices, ses pulsions, n’a pris sérieusement en compte ce dressage violent subi par la quasi-totalité de l’humanité dans son âge le plus tendre, dressage qu’ils ont souvent préconisé et jugé bénéfique ou du moins inoffensif, quand ils ne l’ont pas ignoré. Ainsi, les deux tiers adultes de l’humanité brutalisent le troisième tiers, les enfants, à un âge où ceux-ci ne peuvent pas ne pas en être marqués. Et, parmi ceux qui font profession d’étudier l’humanité, personne ou presque n’y prête attention !

Cette indifférence fait partie en réalité des conséquences mêmes de la violence éducative. Ce contournement inconscient d’un fait aussi majeur a inévitablement créé, dans l’ensemble des connaissances de l’humanité sur elle-même, une sorte de point aveugle, un trou noir qui n’a pas pu ne pas infléchir et biaiser toutes ces connaissances.

Cette méconnaissance de ce traitement dénaturant et pervertissant nous fait croire à l’universalité de la violence humaine et à l’existence, au plus profond de nous-mêmes, d’instincts de violence. Cette croyance nous empêche d’en chercher la véritable cause.

Il existe pourtant une démonstration éclatante de ce que serait l’humanité si elle ne subissait pas cette violence éducative. Ainsi, une vaste enquête a été menée sur plus de 400 « justes parmi les nations » – les héros et héroïnes ayant sauvé des juifs pendant l’Holocauste. Interrogés sur leurs actes, presque tous ont dit « qu’ils ne pouvaient pas faire autrement », que c’était « naturel », que ça « allait de soi ». L’étude de leur enfance et de leur éducation a fait ressortir chez presque tous les quatre points suivants :

  • des relations familiales faites d’affection
  • une éducation qui leur a transmis les valeurs de l’altruisme
  • des parents qui leur ont fait confiance
  • une éducation non autoritaire et non répressive

Cette étude nous livre les clefs de la voie à suivre.

Les punitions corporelles pratiquées aujourd’hui encore en France, les gifles et les fessées, constituent un résidu des punitions corporelles qui étaient pratiquées il n’y a pas si longtemps et considérées alors comme banales. Le niveau le plus faible de violence éducative continue cependant à cautionner le principe qu’il est permis de frapper les enfants. Et ce principe rend possible toutes les dérives. Car l’autorisation de donner des coups aux enfants les prive de la barrière de sécurité légale qui protège les adultes. Nul parent ne peut être assuré d’échapper au risque d’une escalade dans la violence. En France, 2 enfants par jour meurent de maltraitance dans l’indifférence générale.

Dans la plupart des pays du monde, les châtiments corporels infligés aux enfants ont plus à voir avec ceux que nous infligions en France au début du siècle dernier qu’actuellement. Certains pays sont cependant bien en avance. Ainsi, la Suède a voté l’interdiction des châtiments corporels dans les familles en 1979. Et les résultats sont encourageants, comme le rapporte la docteure Jacqueline Cornet :  « Les statistiques du gouvernement suédois attestent qu’aucun enfant n’est plus mort des suites de violence familiale, le nombre de procès pour maltraitance d’enfants a diminué, de même que le nombre d’enfants enlevés à leurs parents suite à une intervention des services sociaux : entre 1982 et 1995, les “mesures obligatoires” administrées chaque année ont diminué de 46% et les “placements en foyer” de 26%.” De plus “le criminologue F. Estrada, qui étudie les tendances de la délinquance juvénile en Europe depuis la guerre, déclare : “les études sur les rapports provenant du Danemark (où existe aussi une loi contre la violence éducative) et de la Suède indiquent que le pourcentage de jeunes de 15 à 17 ans condamnés pour vol a diminué de 21% entre 1975 et 1996… le pourcentage de jeunes qui consomment de l’alcool ou qui ont goûté à la drogue a également diminué régulièrement depuis 1971…le pourcentage de suicides chez les jeunes et celui des jeunes condamnés pour viol ont aussi diminué entre 1970 et 1996.” Alors que le nombre de délits commis par les jeunes a augmenté dans tous les autres pays d’Europe de l’ouest et d’Europe centrale depuis la guerre. »

Je ne serai donc pas étonnée si, se penchant sur l’enfance des meurtriers des attentats de Paris, on découvre qu’elle fut, comme celle des frères Kouachi, misérable et brutale. Ou bien qu’ils aient été victimes d’abus dans leur enfance. Encore une fois, cela n’excusera en rien leurs crimes, mais permettra simplement de comprendre l’incompréhensible. Pour que l’on se saisisse enfin du sort des millions d’enfants dans le monde qui naissent merveilleusement humains, puis que de mauvais traitements conduisent à l’apathie, à la servitude volontaire,… ou à l’innommable. Et que l’on s’interroge véritablement sur le sens que nous donnons au mot « éducation ».

Faire un pas sur le chemin d’une humanité confiante en sa propre nature et juste avec elle-même, c’est le projet auquel l’école joyeuse veut contribuer.

*Références :

Olivier Maurel : Oui, la nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative ordinaire la pervertit depuis des millénaires

Alice Miller : C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant

OVEO : Observatoire de la violence éducative ordinaire

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3 réflexions au sujet de « On ne naît pas meurtrier, on le devient »

  1. Bonjour.
    Intéressant comme article.
    Si tu veux agrémenter tes lectures, je te conseil la banalité du mal (que je n’ai pas lu, malheureusement) et « l’art de la guerre » de Sun tzu. Tu va me dire  » quoi! Un traité de stratégie militaires! Jamais! »
    Certes, mais c’est aussi un traité où est dit que les batailles que tu remporte sont celles que tu n’as pas eu besoin de mener.

    Bref, c’est une petite digression.

    J’ai bien aimé ton propos mais je voulais avoir quelques précisions. Tu entend quoi par violences dans l’éducation? Seulement la petite enfance avec les parents? L’école (et là, je suis d’accord avec toi, les châtiments corporels ne sont pas une solution et marque l’enfant comme l’adulte. J’en ai fait l’amer expérience)? De plus tu parle de violence physique, mais ce n’est pas seule, la violence verbale et psychologique existe.

    Tu parle de moral, tu sais que c’est très subjectif, et que notre moral est emprunt des religions judeo-chretien . Et il en existe d’autre, plus au moins exotique, comme au Japon, avec une moral proche du bushido.

    Enfin, je pense que faire le parallèle entre « enfant battu » et « future Homme violent  » (avec un H) est, au mieux, hasardeux.
    Tu parle des personnes qui ont sauvé les juifs. Ok, ceux reporté etaient, apparemment, des enfants « bien traité ».
    Pourtant tt ces personnes « bien » n’ont pas forcement aider. Et je pense que du côté allemand, il n’y avait pas que des « mauvais ».
    Et pour ce qui a de l’éducation, elle ne fait pas tt, la jeunesse hitlérienne par exemple, un pape en est issus. Celà fait de lui un homme mauvais?

    En résumé je pense que l’éducation au sens large du terme, est une chose complexe, et que certaines partie ne sont pas contrôlable. Notamment l’incidence des relations de l’enfant sur ca conception du monde. Mais aussi les  » accidents » de la vie.
    Mais je suis d’accord sur un point important, on ne naît pas mauvais, on le deviens

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    1. Bonsoir,
      c’est marrant, tu n’es pas le premier à me conseiller de lire L’Art de la guerre, je vais finir par le faire !
      Pour Banalité du mal, tu dois sûrement parler de Hannah Arendt. Je ne l’ai pas lu mais j’ai dans ma bibliothèque un livre en attente qui s’annonce passionnant, c’est « Un si fragile vernis d’humanité : banalité du mal, banalité du bien » de Michel Terestchenko.

      Je parle de ce qu’on appelle la « violence éducative ordinaire » (VEO). C’est à dire de toutes les formes de violences (psychologiques, verbales, physiques) qui ne sont pas considérées comme de la maltraitance et sont donc malheureusement banalisées. Elles diffèrent selon les pays. Il y a des pays où donner des coups de bâtons aux enfants c’est de la VEO, en France c’est de la maltraitance. En France les fessées sont de la VEO, dans d’autres pays c’est de la maltraitance… Et pour l’éducation, ça concerne l’enfance (pas que la petite enfance) et partout : famille, école…

      Le but de mon article n’est pas de dire « si on reçoit des fessées on devient un meurtrier ». Je souhaite attirer l’attention sur ce qu’il se passe pendant l’enfance. En effet, quand on cherche des causes, généralement on ne regarde l’environnement que de l’individu adulte. Or on sait que c’est durant l’enfance que se développe l’individu, son cerveau, son « Moi ». Et que selon ce qu’on aura vécu les premières années de notre vie, on sera plus ou moins bien « armés » notamment psychiquement pour faire face à un environnement hostile une fois adulte. Alice Miller décrit très bien le « court-circuit » qui se produit dans le cerveau de l’enfant qui est frappé par ceux qui sont censés le protéger. Ca aura des conséquences sur toute la vie de l’adulte qu’il deviendra, des conséquences importantes. Au contraire, des enfants élevés dans la confiance et la bienveillance ont une forte « présence à soi » et seront beaucoup moins facilement manipulables parce qu’ils auront confiance en eux, en leurs ressentis et n’auront pas appris à nier leurs émotions et leurs valeurs.

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  2. salut à vous…
    Non un enfant battu ne devient pas forcément un homme/femme violent-e, il a juste de très bonnes chance de le devenir, à moins d’avoir eu l’occasion de percevoir que la violence n’était pas la norme…si je me rappelle bien les lectures du sieur Morel….
    s’il n’y a que de la violence, cela devient normal, et cela semble marcher dans l’autre sens: une « petite fessée » éducative « ordinaire » peut tout autant devenir une norme sur l’enfant futur adulte et parent potentiel ! Ce qui peut sembler une banalité pour certains, peut s’avérer être/devenir une norme pour d’autres.
    Le postulat de départ devient alors plus important que l’idée que l’on se fait de celui-ci et surtout : l’idée que l’on se fait des chose vient de notre vision/postulat qui eux vienne (en grosse partie) de notre éducation/ formatage/ points de référence, etc….
    Personnellement je ne peux que constater que le monde dans lequel nous vivons, est à l’image d’une éducation basée sur la violence.
    Le monde que nous connaissons vous et moi est violent, car la violence éducative EST la norme en matière d’éducation.
    Nous reproduisons ce que l’on nous a appris, c’est aussi simple que cela…!
    La seule vraie question est : que serait le monde si l’amour et la confiance étaient les bases éducatives ?
    …nous avons là aussi des informations, mais elles ne sont pas la norme 🙂

    Amour Bienveillance Confiance = stabilité individuelle

    le monde est la somme de ce que nous sommes….
    …affaire à suivre…..

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